AGBARA (force en Yoruba)
Tout commence par l’admiration du geste. Il y a cet homme, un sculpteur qui insuffle la vie à la matière. Pour les gens autour, il est l’artiste charismatique et plein d’humour. Cet homme, c’est mon père, et pour moi, il est simplement «papa». Dans l’intimité, avec notre famille, il projette une ombre immense, celle d’Ogun, ce dieu solitaire et brutal. Derrière la beauté des formes se cache une tempête silencieuse : la violence psychologique et la volonté d’écraser le souffle des femmes. La perversité, que les personnes fascinées par ses oeuvres ignorent. Mais que les femmes qui l’ont traversée ont subi dans leur chair.
Face à ce chaos, face à lui, je deviens Oya, l’épouse d’Ogun, qui refuse de rester soumise à son emprise. Je me lève, mue par un désir de reconnaissance et de liberté, et quitte le dieu de la forge pour embrasser son propre destin. Je deviens la force du vent, celle qui unit les éclairs au tonnerre pour devenir une guerrière redoutable. À son image, je prends le chemin de l’exil. Je me reconstruis morceau par morceau, par la thérapie visuelle et par l’amour, transformant ma douleur en une énergie nouvelle, exister par moi-même.
Mais le destin est un cycle. Aujourd’hui, le vent tourne. L’homme qui se croyait invincible perd la mémoire ; son emprise s’efface en même temps que ses souvenirs. Ironiquement, c’est à moi qu’il revient de veiller sur lui chaque semaine. « Pourquoi moi ? », murmure souvent ma colère face à celui qui m’a tant détruite. Oya n’est pas seulement la tempête ; elle est aussi la gardienne des cimetières, celle qui accompagne les âmes vers leur dernière demeure et règne sur les grandes transformations. Pour ne pas sombrer, je choisis de regarder l’artiste plutôt que l’homme.
Je décide de croire que son âme d’enfant n’est pas mort, mais figée pour l’éternité dans la pierre de ses sculptures. Face à ses sculptures de femmes idéalisées, je me dévoile et le confronte. En m’inspirant d’Oya et de toutes ces femmes aux parcours chaotiques que j’admire depuis l’enfance, je reprends le pouvoir. Mon histoire n’est plus une tragédie, elle est une respiration nécessaire. Elle est mon Agbara.