Depuis 2018 je parcours la campagne pour comprendre et photographier le mal-être et le suicide dans le monde agricole ; je photographie des agriculteurs et parfois leurs femmes. Mais ces dernières sont-elles agricultrices ? Souvent, non, parce qu’il y a encore 132 200 femmes qui sont sans statut.
Le mot « agricultrice » n’est apparu dans le dictionnaire Larousse qu’en 1961.
En 1985, la loi permet aux couples de s’associer via l’EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée).
En 1999, le statut de conjointe collaboratrice voit le jour, la femme peut avoir une protection sociale.
En 2011, le GAEC (Groupement agricole d’exploitation en commun) entre époux est enfin instauré.
Et ce n’est que depuis 2019 que les agricultrices peuvent obtenir des indemnités journalières lorsqu’elles sont en « congé maternité ». En moins de cinquante ans, l’évolution est considérable. Avec 29,5 % des exploitations dirigées par des femmes, les répercussions de ces nouvelles lois commencent à se faire sentir.
J’ai donc fait un pas de côté pour m’intéresser à toutes ces femmes cheffes d’exploitation. Je les ai mises en lumière dans leur ferme et je leur ai données une blouse à fleurs. Ma propre grand-mère en portait une ; petite, je la voyais tout le temps au fourneau et dès qu’elle était à table, elle prenait toute la place par son caractère bien trempé. J’avais envie d’apprendre par toutes ces agricultrices ce qu’à leurs yeux cette blouse symbolise. Pour la plupart, c’est un hommage à leurs grand-mères, mémés, mamies, à toutes ces femmes qui ont travaillé durement sans sourciller. C’est un hommage à la femme en général, un véritable symbole de transmission de générations en générations.
Pour d’autres c’est également un poids, celui de la femme qui subit, travaille dans l’ombre, n’a pas le droit de parole, la femme invisible. Par conséquent, le symbole d’un temps révolu « maintenant on a notre place, on la prend, non sans mal, mais on la prend dans le travail et dans les décisions ».
Toutes ces agricultrices, paysannes, femmes de la Terre sont fières de ce qu’elles produisent, fières de nourrir les gens, de faire un métier qui a du sens.​​​​​​​
Camille Leduc est éleveuse de chèvres angora à Saint Georges-sur-Loire. Elle est cheffe d'exploitation en agriculture biologique. Pour elle, la blouse est un poids. Les agricultrices ne sont plus dans l'ombre, c'est fini. Mais elle veut rendre hommage à sa grand-mère. 
Pierric s’est jeté dans sa mare en voiture. Ce jour-là, ses parents, sa femme et une de ses filles étaient présentes. Le traumatisme familial est énorme. Pierric avait une ferme de 165 hectares, il cultivait des céréales, des haricots verts, des haricots beurres et des vignes. Il n’avait pas de problème de trésorerie cependant il travaillait énormément. Dû à la fatigue et nombreuses heures de travail, Pierric a subi plusieurs accidents de tracteur avec des séquelles. Il estimait qu’il n’était pas possible d’embaucher un salarié, il trouvait que c’était trop risqué vu les oscillations que pouvait avoir le prix des céréales sur le marché. Pierric n’aurait en aucun cas voulu licencier donc il n’embauchait pas, au moins le problème ne se posait pas. Mais à quel prix ?
Sylvie Dionnet est éleveuse de brebis, professeur de biologie et teinturière à Bécon-les-Granits. Elle a eu le statut de femme d'exploitant pendant trente ans et elle est devenue cheffe d'exploitation depuis deux ans. Elle porte la blouse parce qu'elle fait partie du cliché. C'est elle qui fait à manger, c'est elle qui s'est occupée de ses quatre enfants et elle était aussi dans la bergerie quand il le fallait. Pour elle, c'était comme ça, c'était normal.
Charline Dromzee et Giulia Ciaghi à droite. Elles sont toutes deux cheffes d’exploitation en agriculture biologique à Saint-Aubin-de-Luigné, installées en GAEC (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun). Leur activité consiste à produire des plantes à parfum aromatiques et médicinales. Avec la blouse, elles rendent hommage à la dernière herboriste diplômée de France, Marie-Antoinette Mulot. Charline et Giulia l’ont mise entre elles pour symboliser le partage de savoirs entre femmes.
Julia Rault est éleveuse de vaches laitières à Notre-Dame-d’Alençon. Toutes ses amies agricultrices sont présentes. Elle est cheffe d’exploitation en agriculture biologique avec son mari, également chef d’exploitation. Quand elle fait face à certaines difficultés, elles pensent à ses amies, cela lui donne de la force. La blouse lui fait penser à sa grand-mère, ça lui fait chaud au coeur.
Sabine Vinouze est éleveuse en vaches allaitantes. Elle est cheffe d'exploitation en agriculture biologique avec son mari, également chef d'exploitation. Pour elle, la femme d'antan, est une image qui ne lui convient pas. La femme a sa place et se doit de prendre la parole. Aujourd'hui c'est comme ça. La blouse est pliée et loin d'elle. 
Céline Huet est éleveuse de brebis et gère la ferme pédagogique à Champigné. Avec son mari, ils sont tous les deux chefs d’exploitations en agriculture biologique. Toutes ces femmes des générations antérieures travaillaient dur et Céline en est fière. Elle a mis la blouse à fleurs sur sa tête pour montrer sa liberté et sa force.
Marguerite Pavec est éleveuse de brebis, fromagère et maraîchère pour ses proches. Elle est cheffe d'exploitation en agriculture biologique avec son mari. La blouse, pour Marguerite, c'est le costume du travail et Marguerite, elle en a plein : la cote pour la traite; le tablier pour le laboratoire de transformation et le jean pour le jardin. 
Aude Courtel est paludière dans le bassin du Mès à Pont d’Armes près de Guérande, cheffe d’exploitation de trente-huit oeillets. Pour elle, même si les femmes étaient dans l’ombre, elles ont toujours eu une place très importante au sein des familles. Pour Aude, c’est une évidence : les femmes ont toujours été fortes, elle est très fière d’en être une.

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