Tous les jours, deux agriculteurs meurent en France. Entre le surendettement et la dévalorisation du métier, les paysans n’ont plus d'espoir. Ce fléau est minimisé.
Ce sujet reste très tabou en France et au sein du milieu agricole. Le stress de ne pas arriver à s’en sortir, la honte de parler de leurs difficultés, l’isolement, tous ces maux peuvent les amener au suicide. À travers la série photographique «Un système à bout de souffle », je mets en exergue l’absence si présente de ces femmes et ces hommes en difficulté.
Depuis fin 2018, je parcours la campagne à la rencontre de ces familles endeuillées ou d’agriculteurs ou agrucltrices en grande difficulté. Ils me racontent leurs histoires.
Cette chaise, je l’ai centré pour remettre l’agriculture au centre de nos préoccupations et pour rendre hommage à tous ces hommes et ces femmes qui nous nourrissent chaque jour.
Jean-Pierre s’est donné la mort à l’âge de 46 ans. Le 14 décembre 2016 il se tire une balle en plein coeur avec un fusil de chasse. Il avait une ferme avec son frère, ils élevaient des vaches laitières. Depuis la fin des quotas en avril 2015, ils se sont retrouvés en très grande difficulté financière. Mais la ferme n’a pas pu s’arrêter du jour au lendemain. Dû aux emprunts à rembourser, à la pression de la famille, issue du milieu agricole et à l’attachement à leurs animaux. Arrêter revenait à les abandonner… c’était lâche, c’était un échec cuisant pour eux. Jean-Pierre a alors demandé à plusieurs reprises d’échelonner différemment les emprunts mais la banque n’a rien voulu savoir. Ne trouvant pas d’issue, il s’est suicidé.
Pierric s’est jeté dans sa mare en voiture. Ce jour-là, ses parents, sa femme et une de ses filles étaient présentes. Le traumatisme familial est énorme. Pierric avait une ferme de 165 hectares, il cultivait des céréales, des haricots verts, des haricots beurres et des vignes. Il n’avait pas de problème de trésorerie cependant il travaillait énormément. Dû à la fatigue et nombreuses heures de travail, Pierric a subi plusieurs accidents de tracteur avec des séquelles. Il estimait qu’il n’était pas possible d’embaucher un salarié, il trouvait que c’était trop risqué vu les oscillations que pouvait avoir le prix des céréales sur le marché. Pierric n’aurait en aucun cas voulu licencier donc il n’embauchait pas, au moins le problème ne se posait pas. Mais à quel prix ?
Jean-François s’est pendu, en pleine journée, devant la porte d’entrée du bâtiment de la SAFER en août 2018.
Jean-François avait une ferme de 315 hectares. Il élevait des vaches allaitantes et était auto-suffisant pour leur nourriture. Ses terres étaient divisées sur deux fermes. L’une se trouvaient à 10 km de chez lui. En 2012, il a voulu acheter une autre ferme située à quelques centaines de mètres de son exploitation principale pour le bien être de ses bêtes. La SAFER a vendu cette ferme à un autre agriculteur après lui avoir pourtant promis qu’elle lui reviendrait. Rongé par l’injustice, et ayant déjà vendu son corps de ferme et ses étables, Jean-François se retrouve coincé, sans issue. Il aurait pu vendre une partie de ses bêtes mais diminuer une ferme ne se fait pas du jour au lendemain et surtout pas quand la ferme fonctionne bien.
Xavier s’est pendu dans son garage. Il a travaillé plusieurs années en tant qu’ouvrier agricole dans différentes fermes. Il s’était installé en 2000 pour être éleveur de vaches laitières et ce durant 11 ans. Le rendement n’était au pas mieux et il était dans l’obligation de mettre sa ferme aux normes mais il n’avait pas les fonds pour le faire. Il a dû prendre une décision et a arrêté la production laitière. Il est ensuite devenu cultivateur de plantes médicinales mais sans grande passion. Les cultures n’étaient pas si simples et sa trentaines d’hectares ne lui assurait pas une production suffisante. La veille de son suicide, il a appris que sa banque refusait d’échelonner son prêt. Lorsqu’ils ont vidé la maison, sa soeur se souvient qu’il n’avait plus d’argent, ni sur ses comptes ni dans son porte-monnaie. Seules des pièces jaunes traînaient, il ne pouvait même plus s’acheter une baguette de pain.
Dominique est éleveur de vaches à viande dans le Poitou. Il a 80 vaches. Il avait une ferme en conventionnel et il a commencé à s’endetter, il achetait à l’époque la nourriture pour ses vaches, il n’avait alors pas assez de terres pour être autonome. Son endettement grossissait et il travaillait de plus en plus. Le cercle vicieux commençait. Dominique était fatigué dans tous les sens du terme. Alors, pour ne pas sombrer, il a décidé de devenir autonome le plus possible et au fur et à mesure il y est parvenu. Il a réussi à redresser sa ferme économiquement. Mais cela reste un maigre salaire comparé au travail fourni. Dominique pense qu’il est grand temps de revaloriser les revenus des agriculteurs.
Jérôme était éleveur de vaches allaitantes en Loire Atlantique. Il avait 120 vaches. Il a commencé en 1984, il était associé avec son frère. Au tout début, ils étaient en GAEC avec leurs parents. «Je suis écoeuré du système agricole, j’ai travaillé toute ma vie comme un acharné. Je faisais plus de 80 heures par semaine en moyenne, bien plus lorsqu’il y avait les vêlages. J’ai l’impression d’avoir engraissé tout ce qui gravite autour de moi, les techni-commerciaux, les contrôleurs etc ... Je trouve qu’on est pressé comme un citron et on bosse tellement et on manque tellement d’argent qu’on ne peut même pas se rebeller. J’ai vraiment la sensation d’avoir été pris pour un pigeon.
J’aurais aimé éduquer mes enfants, être présent pour eux le week-end, pendant les vacances mais ça n’a jamais été possible. Aujourd’hui je suis dévasté par ce système qui m’a broyé au fur et à mesure. Maintenant, je suis à la retraite et je touche que 850 euros par mois.»
Tania a failli faire le geste ultime en 2015, quatre ans après son installation. «Les gens sont toujours plus complaisants avec les paysans du coin, qu’avec une personne qui arrive de nulle part. C’est une véritable guerre des terres. C’est irréel, c’est un travail dur parce qu’on travaille avec le vivant et personne ne t’aide, ni la banque, ni la MSA, c’est irréel.
Tu penses au suicide parce que tu travailles toute seule. Mon énorme faiblesse était que je n’étais pas issue du milieu agricole. Mais ce sera une force si je sors de ce milieu. Ce qui te tue c’est de bosser tous les jours, tu ne sors pas la tête du guidon. C’est ça qui fait que tu perds ton énergie, que tu deviens dingue. Je ne veux pas abandonner mes idéaux, abandonner ce que j’ai créé à cause d’un système pourri. Donc je veux transmettre. »
Guillaume est éleveur de chèvres dans le Poitou. Il avait 600 chèvres au départ et malheureusement il a subi la chute des prix du lait de chèvre de 2007. À partir de là, ce fut la dégringolade. Il y a pensé comme il dit... « Le suicide, ça nous passe par la tête, on travaille mais il n’y a pas d’issue ». «Plus on travaille et plus on y arrive. C’est faux ! On ne peut pas miser que sur le labeur. Il faut parler des OPA (Organisme Professionnel Agricole), il y en a tellement, c’est phénoménal. Chacun veut prendre une part du gâteau. On nous dit que nous sommes des chefs d’exploitation et que c’est nous qui décidons de tout mais c’est entièrement faux.
Nous sommes exploités, nous sommes pieds et poings liés avec les OPA.»
La chaise brûle, le milieu agricole est en crise.